Episode 3 – J’ai décidé d’appeler mon corps Petit Panda

Ah ! Vous êtes là ! Cool ! Non, mais je vous jure que j’ai essayé de m’y mettre hein ! J’ai éteint ma télé, installé une appli pour éviter de surfer sur le net pendant ma séance de travail, désinstallé l’appli parce qu’en fait, j’ai besoin d’Internet pour trouver des sources d’inspiration ou des tuyaux pour optimiser ma palette graphique. J’y étais presque, et puis…Et puis l’envie de grignoter a été la plus forte. C’est horrible cette petite voix de dealer dans la tête qui n’arrête pas de me dire: « Tu ne veux pas goûter ? T’es sûre ? Juste une petite bouchée de rien du tout, tu verras, ça ne te fera rien, juste du bien, c’est pas fort, sans conséquence… ».

La première fois, j’ai répondu poliment « non merci ».

Je me suis consacrée à mes esquisses et voilà que je me suis mise à dessiner des cupcakes, de jolis gâteaux avec des chapeaux appétissants, des billes de couleurs à croquer, comme des M&M’s. Alors, je me suis forcée à changer de thème. Peu importe ce que je dessine, on s’est mis d’accord avec moi-même (pour une fois) que je me contentais dans un premier temps de laisser jaillir à l’écran tout ce qui me passe par la tête. Le but est de réapprivoiser le stylet et mon esprit créatif. Ça peut partir dans tous les sens, je sais que je vais finir par trouver LA voie, celle avec laquelle je me sentirai à l’aise, celle où l’envie et le plaisir me guideront, là où commenceront les choses sérieuses.

N’empêche, le dealer est revenu à la charge : « Eh, psst, je t’ai laissé une dose dans le placard de la cuisine, comme ça tu vois tranquillement. Si jamais tu as envie de décompresser un peu, t’offrir un petit shoot de bien-être, après tout, je te vois, là, en train de bosser comme une malade depuis tout à l’heure, t’as bien le droit à une petite pause. Et puis, si ça te plait, t’as mon numéro, je ne suis jamais loin, je me ferais un plaisir de passer te fournir en douceurs. »

Ce à quoi j’ai répondu civilement : « Non merci petite voix dans ma tête, je t’ai reconnue. Je sais que tu veux être sympa, mais ton cadeau, il est empoisonné, je vais le payer cher sur la balance. Je ne rentre déjà plus dans mon pantalon H&M qui taille pourtant grand, alors on va arrêter les frais. Je suis pleine de bonnes résolutions, alors s’il te plaît, sois gentille, encourage-moi par le silence et laisse-moi travailler tranquille. »

Vous avez vu ça ? J’ai été cool hein ? Pas assez ferme ? Quoi ? Mon cul ? Ah non, mon refus ? Oui, ben, j’essaie de ne pas trop l’énerver la petite voix, parce que j’ai remarqué un truc, plus je vais à la confrontation, plus elle pète un boulon et arrive à me faire avaler des tonnes de cochonneries jusqu’à la gerbe en pures représailles. Tout y passe : les gâteaux apéro gardés pour les invités, les caramels au beurre salé des vacances à Noirmoutier, été 2005, devenus durs comme du ciment, collés, indissociables, mais encore présents dans le placard, alors allez zou et bonjour à mon dentiste ! Les Mon Chéri dégueulasses offerts par la tante Hortense au Noël de l’année dernière (on y revient, tiens !) …

J’ai été malade toute la soirée après ça. J’ai eu honte. J’ai culpabilisé, regardé mes bourrelets en sanglotant et me suis détestée. Et puis, je me suis reprise. J’ai dit « plus jamais ! », j’ai dit « demain, je ne mange rien de la journée pour compenser », j’ai dit « au moins, je n’ai plus rien dans les placards maintenant, je suis à l’abri de replonger ».

Et le lendemain, j’ai fait les courses.

Tout ça pour dire, que je me bats au quotidien contre moi-même pour ne pas grignoter sans arrêt et retrouver un jour ma taille 38 de l’âge d’or où tout allait bien, où j’étais fraîchement maquée et que mon corps faisait l’objet d’un désir manifeste et grandiloquent…(en d’autres termes, il en avait une grosse).

J’ai gardé mon jean fétiche, vestige de la belle époque. Il me faisait un cul d’enfer. Je me refuse à calculer le nombre d’années qu’il a passé sur mon étagère du haut à attendre que j’aie assez de volonté pour m’y glisser sans un seul râle d’effort surhumain ni aucune contorsion vaine pour fermer le bouton final. Je m’en fous, j’ai décidé que je rentrerai dedans bientôt. J’ai dit bientôt. Ça va, ça me laisse un peu de marge. De toute façon, si je veux me payer la robe Ted Baker, ce sera la condition Toblerone, heu, Sine qua none.

Pff, ils en vendaient à la caisse au supermarché. J’avais esquivé le rayon bonbons, sucreries et chocolat, j’étais fière de moi, et puis, arrivée pour mettre mes courses sur le tapis, patatra, une petite vieille (promis, elle ne fait que passer celle-là), je disais donc, une petite vieille m’est passée devant et a pris tout son temps pour poser ses articles (n’empêche, ce n’est pas pratique ces caddies si profonds pour les personnes âgées, bon j’arrête, parce qu’on va encore dire que je plaide la cause des séniors, alors que c’est même pas vrai, je viens de dire que la petite vieille, elle m’a piqué la place à la caisse, hé !). Je me suis retrouvée coincée là, à attendre, avec des mini barres de Toblerone installées devant mon nez, toutes mignonnes, toutes bien alignées, enfin presque, y’en avait une un peu de travers, alors j’ai voulu la remettre bien droite, mais en fait, les chewing-gums d’à côté ne lui laissaient pas assez de place. Alors, mon cœur nougatine a eu pitié, pensez, je l’ai prise avec moi cette petite barre et je l’ai posée délicatement sur le tapis, en première ligne. Là-dessus, la vieille dame a asséné le séparateur tel le couperet d’une guillotine. Ah pour s’assurer de ne pas payer les courses des coiffées au poteau, ça va plus vite que de plonger dans le fond du chariot ! Le choc a été si rude que j’ai bien cru que ma petite barre de Toblerone allait se retrouver en Twix (hum, des Twix), et vous me croirez ou non (sûrement non, pas ma faute si vous manquez cruellement d’imagination), mais les autres petites barres, affolées, se sont jetées de l’étal pour venir voir si leur congénère passée pas loin du drame était bien saine et sauve. Bon, en vrai, y’avait une promo spéciale : deux achetées, la troisième offerte, alors, j’en ai pris…douze.

Ne me regardez pas comme ça ! Je ne les ai pas mangées (encore) ! Oui parce que je sais que ma virée au supermarché est palpitante, mais si je vous raconte tout ça, c’est pour en revenir à nos moutons, enfin plutôt à nos pandas.

Tout est parti de notre chère petite vieille qui a décidé de payer ses courses en chèque (« ne le remplissez pas Madame, c’est la machine qui va le faire. Non, Madame, faut juste le signer, non, pas mettre d’ordre, NON MADAME, JE DISAIS, IL NE FAUT PAS LE REMPLIR. Bon, tant pis. Vous avez une pièce d’identité, s’il vous plaît ? Oui, je sais que vous venez toutes les semaines, mais c’est la procédure, je n’y peux rien. Oui, je comprends, …oui, parlez-en au directeur à l’occasion, pas de problèmes… »). Vous ne pensiez pas que j’allais vous épargner mon attente à la caisse ?  C’est pour vous mettre dans le contexte (hihi).

Devant cette scène de la vie courante d’une caissière au bord de la crise de nerfs, mes yeux se sont égarés sur les magazines exposés devant moi et sur la une du Parisien qui trônait là. Un adorable bébé panda me regardait avec ses grands yeux noirs et sa bouille de peluche. Yuan Zi, la nouvelle mascotte du zoo de Beauval. Tout le monde en parle. C’est vrai qu’il est chou. Du coup, j’ai eu le temps de lire l’article sur la mignonne boule de poil et le topo sur le rythme de vie du panda, ses habitudes alimentaires, son habitat, tout ça. Le pauvre est le seul ours à ne pas hiberner ! Ça explique les cernes !

Bon et vous allez me dire « c’est quoi le rapport avec ta décision du jour, bon sang ! »

Ce à quoi je répondrais : faut vous calmer hein, vous ne voulez pas un petit bout de Toblerone ? Car je ne les mangerai pas. Voilà. Vous pouvez les compter, les barres sont toutes là dans le placard. Mon challenge, c’est qu’elles y restent jusqu’à péremption, ou réunion de crise d’une copine qui viendrait de se faire larguer, c’est selon.

Tout ça, c’est grâce à Yuan Zi. Parce qu’il a beau avoir un nom à coucher sous une grande muraille, il m’a fait prendre conscience d’une chose évidente : un petit panda, on n’a pas envie de lui faire du mal. Un petit panda, on a juste envie de le dorloter et de lui faire des câlins. Un petit panda (je me prends pour la reine de l’anaphore si je veux, ça a bien rendu un mec président, foutez-moi la paix), ça se nourrit pas en lui faisant ingurgiter un tas de trucs nocifs pour son fragile organisme. Un petit panda, c’est rond, c’est plein de poils et ça mange toute la journée. Un peu comme mon corps quoi.

Oh, ça va, je rappelle que je suis célib’ et que l’hiver approche, alors je suis poilue si je veux, OK ? On peut revenir au cœur du sujet ? En vous remerciant…

Mon corps et moi, on a une relation un peu toxique. Je le boude parce que je ne le trouve pas beau, du coup, il se venge : un kilo de plus par ci, un bouton plein de mayo sur la tronche par là. Alors, je le déteste encore plus et il me le fait payer tout autant. Cercle vicieux.

Il serait peut-être temps qu’on fasse la paix lui et moi. Surtout en vue de l’aventure grandiose dans laquelle je nous embarque. On avancera bien mieux main dans la main que poing sur la gueule.

Mon corps, je le voyais jusqu’ici comme un traître : « ah ouais, t’as grandi trop vite à l’adolescence ? Et chtak ! des vergetures sur les cuisses, ça t’apprendra ! », « Tu veux partir en vacances en Crète et profiter un max ? Et bam ! prends-toi un cycle détraqué et les règles qui débarquent à l’improviste, mmuuaaahhhaaahhh, allez, va demander des protections périodiques en grec, et bonne chance, gnark gnark gnark».

Du coup, je n’avais qu’une envie, l’étouffer avec tout ce qui me passait sous la main. En général : des gâteaux ou des chips.

Et si j’admettais que je n’ai pas été très maline et qu’il mérite mieux que mon mépris ? Il est là, il fait le boulot, depuis bientôt trente ans, il m’a toujours soutenue, il me fait souvent marcher, et s’amuse parfois à me faire courir, mais il est également de toutes les danses de la victoire, des orteils contre la table basse, des positions du Kama Sutra ratées, transformées en fous rires, de la posture du lotus que je ne tiens pas deux secondes, de mon équilibre précaire en talons hauts. Mon corps, au fond, c’est aussi mon meilleur ami.

Alors, j’ai décidé que j’allais l’appeler Petit Panda. Pour me souvenir à chaque instant qu’il a avant tout besoin de soins, de tendresse, de bienveillance… et aussi, de 95% de végétal (sait-on jamais, ça peut marcher).

Et votre corps à vous, vous l’appelez comment ?

A suivre…

 

@JuneLeelo  https://juneleeloo.bigcartel.com/

Bientôt : Episode 4 : j’ai décidé d’aller me faire cuire un œuf

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